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08/01/2009

L'effacement du gaullisme gaullien: Alain Duhamel

Libération, 08/0/2009


Il y a cinquante ans jour pour jour, le 8 janvier 1959, le général de Gaulle faisait officiellement son entrée au palais de l'Elysée pour y prendre ses fonctions de premier Président de la Ve République. Il était accueilli par un homme affable et stoïque, René Coty, dernier Président de la IVe République qui ce jour-là sût trouver les mots en lançant «le premier des Français est maintenant le premier en France». Le plus illustre des hommes d'Etat qu'aient connu nos Républiques avait tout pour laisser derrière lui une marque profonde et indélébile : le prestige, le pouvoir, l'autorité, la durée et même les circonstances qui transformaient les orages en destin. Et pourtant, un demi-siècle après, le gaullisme gaullien s'est dissous dans les sables. Le général de Gaulle a accompli son œuvre mais la «certaine idée de la France» qu'il portait orgueilleusement est aujourd'hui caduque. Ses principes sont oubliés, ses objectifs sont désertés. La France de 2009 n'a plus rien d'une France gaullienne. Le Connétable n'a pu transmettre son épée. Ces dix années de règne altier, fracassant et haché s'éloignent désormais comme une parenthèse anachronique.

Le Général dont toute la culture appartenait au XIXe siècle était d'abord un irréductible souverainiste. Pour lui, la grandeur de la France s'appelait exclusivement indépendance. Il professait qu'une nation n'a pas d'ami, il s'appliquait à défaire des alliances qu'il vivait comme des entraves. Il abhorrait l'atlantisme, cette subordination inacceptable. Il se méfiait ostensiblement du monde anglo-saxon. Tout au long de la IVe République il avait passionnément combattu la naissance de l'Europe, en laquelle il voyait l'effacement de la France. Il jouait avec les alliances de revers, ménageant l'Union soviétique, reconnaissant avec éclat, avant tout le monde, la Chine populaire. Il barrait l'entrée de la Communauté européenne à la Grande-Bretagne, flirtait avec le chancelier Adenauer mais imposait à toute l'Europe l'absurde loi de l'unanimité, donc du veto infranchissable. Il condamnait Israël et invitait le Québec à l'indépendance. Il réussissait la décolonisation dans le sang et les larmes. Il était le grand prêtre de la religion souverainiste.

Un demi-siècle plus tard, la France a troqué la nostalgie de la puissance pour le réalisme de l'influence. Elle tente d'animer l'avant-garde de l'Europe, elle se rapproche de l'Otan, elle se réconcilie avec l'Amérique, elle mène une politique d'équilibre au Moyen et au Proche Orient, elle tisse des liens avec les grandes puissances émergentes. Elle se veut active, présente mais solidaire et loyale. Le souverainisme cède la place à la coopération et à la cohésion. De Gaulle est devenu un tableau de David.

Même chose en politique intérieure : le Général redressait une France centralisée, unitaire, hiérarchique, voire hiératique, implicitement catholique. Cinquante ans après, la France est le pays le plus sécularisé du monde. La régionalisation progresse à grandes enjambées, irrésistiblement. L'Etat se désengage de son mieux, bon gré mal gré. Charles de Gaulle avait nationalisé, la Ve République, gauche et droite alternant sans dévier, ne cesse de privatiser. L'homme du 18 juin était l'apôtre du dirigisme, le prophète des grands programmes industriels étatiques. Dans la France d'aujourd'hui, acquise quoiqu'elle en ait aux lois du marché - quitte à en subir les convulsions et les frasques - les grandes entreprises du CAC 40, puissantes et mondialisées, influencent plus le pouvoir politique qu'elles n'en sont dépendantes. Le Général fulminait «la politique de la France ne se fait pas à la corbeille». En 2009, le culte de la Bourse, même erratique, même masochiste a remplacé la religion de l'Etat. Après le gaullisme gaullien, ostracisant le capitalisme, voici le libéralisme quasi universel, c'est-à-dire l'inversion absolue des valeurs, des ambitions et des convictions.

On dira qu'il reste les institutions et la concentration du pouvoir au bénéfice de l'exécutif, bref la Ve République. On aura tort. Sous le général de Gaulle, la France se croyait éternelle parce que la majorité semblait indéracinable. Aujourd'hui, la Ve République est un régime d'alternance, comme toutes les démocraties européennes. Evidemment, la magistrature reste corsetée, à la gaullienne. La télévision reste financièrement dépendante, comme jadis. La majorité demeure alignée, tout en rêvant d'émancipation, comme alors. Mais le Parlement s'éveille et la réforme de la Constitution l'y aide. Le président de la République ne ressemble plus à Moïse déclamant les Tables de la loi sur le mont Sinaï mais à un leader politique, courbé par les vents contraires et exposé aux tempêtes : «dégaullisé».

 

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