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18/06/2010

Le gaullisme peut constituer une inspiration, pas un programme politique: Olivier Wieviorka

Entretien publié dans Les Échos (Elsa Freyssenet), 18/06/2010


L'historien Olivier Wieviorka vient de publier La Mémoire désunie - Le souvenir politique des années sombres, de la Libération à nos jours aux éditions du Seuil. Il analyse le rapport des dirigeants politiques actuels avec l'héritage du général de Gaulle.

Quel est selon vous le rapport de Nicolas Sarkozy à la mémoire du 18 juin 1940 et de la guerre ?

Rappelons d'abord que cette mémoire a évolué avec le temps. Charles de Gaulle et François Mitterrand ont longtemps affirmé, pour des raisons différentes, que Vichy n'avait constitué qu'une parenthèse, puis Jacques Chirac a rompu avec ce mythe en 1995 en reconnaissant la responsabilité de la France dans les crimes de Vichy. Nicolas Sarkozy n'entretient aucune ambiguïté par rapport à Vichy. Mais il entend rompre, me semble-t-il, avec le discours de repentance et d'autodénigrement que la France alimente sur les années sombres, en réhabilitant la résistance (ainsi sa présence aux Glières) et en célébrant avec faste le 70e anniversaire de l'appel. Les préoccupations politiciennes ne sont probablement pas absentes de cette commémoration, le président espérant sans doute capter une partie de l'aura du grand homme. Mais je crois que pour des raisons générationnelles et idéologiques, il n'éprouve aucune inclination pour le pétainisme, dont il entend définitivement désolidariser la droite moderne.

Que reste-t-il du gaullisme politique aujourd'hui ?

Si l'on considère le gaullisme comme une inspiration, l'héritage reste bien vivant. L'appel du 18 Juin constitue en effet une incitation à résister face à un événement - la défaite -considéré comme irrémédiable. De même, le nationalisme du général de Gaulle, qui affirme que la nation constitue une réalité supérieure aux idéologies, est d'actualité - l'effondrement de l'Union soviétique et la (re)naissance des nations hier dominées par Moscou le confirme. Ce double message, actuel et universel, explique sans doute que Charles de Gaulle soit un grand homme reconnu comme tel dans le monde entier. Le gaullisme peut donc constituer une inspiration. Mais son programme politique, en revanche, ne peut pas être mécaniquement transposé dans le monde contemporain.

La défense de l'indépendance nationale n'est-elle plus d'actualité ?

Elle le reste, mais cette approche a été élaborée dans un univers régi par la guerre froide. Avec la mondialisation des échanges économiques et les bouleversements géopolitiques, il s'agit d'envisager des coopérations, dans le cadre de l'Union européenne ou de l'Otan, voire des Nations unies, plutôt que de défendre bec et ongles l'indépendance nationale. De même, la politique économique était caractérisée, sous de Gaulle, par un Etat puissant qui, disposant d'un fort secteur nationalisé et d'une planification indicative, pouvait orienter l'économie. Aujourd'hui, l'Etat garde une place éminente dans les discours politiques de droite et de gauche. Mais de quels moyens dispose-t-il ? Nicolas Sarkozy peut tonner contre les banquiers ou les sociétés pétrolières; il a peu de moyens pour les contraindre.

L'hyperprésidence est-elle dans le droit fil de la pratique gaullienne des institutions ?

La pratique institutionnelle de de Gaulle est incontestablement marquée par le primat de l'exécutif. On sait toutefois que le rédacteur de la Constitution de la Ve République, Michel Debré, prévoyait plutôt un équilibre des pouvoirs où le Parlement jouerait un rôle éminent. Cette approche s'est érodée au fil du temps, après 1962 notamment; et dans ce sens, l'hyperprésidence pousse à son terme ultime la prééminence de l'exécutif, en germe dans la pratique gaullienne.

Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy se disputent l'héritage gaulliste. Sont-ils à même de l'incarner ?

La réponse est difficile car de Gaulle est né de la guerre, une épreuve qui a épargné la génération politique actuelle. Nicolas Sarkozy, jusqu'à présent, ne s'est pas explicitement revendiqué du gaullisme, prenant même des décisions que de Gaulle aurait probablement désavouées - le retour de la France dans le commandement intégré de l'Otan par exemple. Dominique de Villepin, à l'inverse, par l'attention qu'il porte au verbe et à l'histoire, cherche manifestement à se présenter en héritier légitime du gaullisme. Mais on ne voit pas à l'heure actuelle se dessiner une réactualisation de la pensée politique gaulliste, la forme primant, me semble-t-il, sur le fond.

 

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