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19/06/2010

Les autres grognards du gaullisme: Jean Lacouture

Libération, 19-20/06/2010


Le mot, bien sûr, peut s'entendre de diverses façons. Les grognards, dans le sens napoléonien du terme, sont ceux, on le sait, qui mènent le combat «des obscurs, des sans-grade» dans l'ombre du grand chef, n'en obtenant qu'un pincement d'oreille. A partir du 18 juin 1940, ce sont les marins de l'île de Sein, les fantassins (souvent espagnols) de la 2e DB, les télégraphistes du réseau Combat, les sentinelles de Bir-Hakeim. Décorés ou non, ce sont bien des grognards, et ils le font savoir.

Ceux dont il est question ici ne sont ni des obscurs ni des sans-grade, mais des personnages dont le ralliement à la France libre, dès 1940 ou plus tard, a servi la cause du gaullisme. D'abord salués comme tels par le général, ils en vinrent, soit avant même la fin de la guerre, soit plus tard, à se détacher de l'homme du 18 juin devenu celui du 4 avril 1947, du 13 mai 1958 ou, pire encore, du 19 mars 1962, date de la reconnaissance de l'Etat algérien.

Exil américain ou Vichy

Tel d'entre eux prit ses distances dans l'estime réciproque, tel autre dans un hourvari de dénonciations pathétiques. Tel autre encore entra clairement en lutte contre l'homme providentiel. Et il en fut enfin qui, un temps plus gaullistes que de Gaulle, en vinrent à organiser, contre le fondateur de la Ve République, la plus implacable chasse à l'homme qu'ait inspirée homme en France depuis le roi Henri. On ne saurait apprécier tel ou tel des comportements de ces grognards sans rappeler que dans la presque totalité des cas, le ralliement à l'homme de Londres fut un acte lourd de dangers, très minoritaire, fût-ce de la part d'hommes ou de femmes qui se trouvaient, au début de l'été 1940, de l'autre côté de la Manche. En ce temps-là, Londres n'était pas une ville où l'on arrivait, mais une capitale qu'on fuyait.

Notables, écrivains, fonctionnaires choisissaient plutôt l'exil américain, quand ce n'était pas le retour en métropole occupée ou quelque fonction dans le cadre du système de Vichy. Les uns tenaient l'Angleterre vouée à une prompte défaite, les autres réprouvaient la «rébellion» gaulliste noyautée par les gauchistes, les juifs et les francs-maçons.

Pouvait-on pour autant considérer ceux qui avaient pris le «risque» gaulliste, la poignée de ceux qui avaient lié leur sort à de Gaulle, comme aveuglément soumis à l'homme de Carlton Gardens, pour le meilleur et pour le pire, le tenant pour «sacralisé» par sa décision, à jamais intouchable ? Certains en jugèrent ainsi et maintinrent cette ligne de conduite à travers maints avatars de la vie du pays, de 1940 à 1970.

D'autres choisirent une autre voie. Dès l'été 1940, Charles de Gaulle vit se manifester parmi les siens une première contestation. La revue France libre, fondée à Londres par André Labarthe et Raymond Aron (jeune sociologue formé à l'école allemande, qui a rallié Londres en juillet), ne cessera de mettre en question le «bonapartisme» gaullien, plus ou moins imitée par l'un des animateurs de Radio-Londres, Robert Mengin. On peut voir dans cette brillante publication - dont la lecture mettait le général hors de lui, mais faisait les délices de quelques organes de la presse anglaise - la première forme de la grogne antigaulliste.

La paix revenue, la fronde continue

La deuxième fut militaire et s'incarna dans un personnage aujourd'hui bien oublié : l'amiral Muselier. Bien que supérieur hiérarchique de l'homme du 18 juin, cet officier avait choisi de se mettre sous ses ordres, comme le faisait, avec plus d'abnégation encore, le très prestigieux général Catroux. Mais si ce dernier, nonobstant quelques froissements à propos du Liban, choisit de rester dans l'ombre de Charles de Gaulle, Muselier se détacha progressivement de celui-ci, accusé d'une conduite abusivement négative à l'encontre des Anglo-Américains. Et le lendemain du débarquement allié en Afrique du Nord, il choisit de rejoindre le général Giraud, c'est-à-dire le parti américain, dont tout donnait à penser qu'il allait faire la loi. Ce grognard-là y perdit crédit et prestige.

Ces premiers dissidents avaient pris leurs distances et donné de la voix au plus fort du combat.

La paix revenue, fût-elle victorieuse, le magistère (on dit aujourd'hui leadership) gaullien ne pouvait manquer refus et contradictions, soit de la part de ceux qui s'estimaient insuffisamment payés de leurs peines, soit de la part des alliés «de gauche» du général qui, le grand péril passé, en revenaient à des fondamentaux qui les portaient à juger sévèrement l'exercice du pouvoir par un militaire.

Austérité, autorité

Les dix-sept mois du gouvernement de Gaulle, d'août 1944 à janvier 1946, furent un festival de grogne antigaulliste, dont ni le leader communiste Maurice Thorez, vice-président du Conseil, ni son camarade Charles Tillon, ministre de l'Air, ne furent d'ailleurs les animateurs, mais plutôt les socialistes - en dépit des mises en garde de Léon Blum - et certains MRP comme le grand résistant Pierre-Henri Teitgen.

La crise éclata en novembre 1945 à propos des crédits militaires. Elle aurait pu être causée par le plan de rigueur proposé par Pierre Mendès France, ministre de l'Economie nationale, plan que le général rejeta, refusant de donner à la Libération le visage de l'austérité : ce qui fit du député radical de Louviers, le plus symbolique des grognards de la Libération.

Charles de Gaulle, par soi-même écarté des affaires en janvier 1946, non sans que l'eût effleuré l'idée - formulée par certains de ses partisans - de prendre rudement les choses en mains, ne pouvait rester indéfiniment, à 55 ans, en marge de l'histoire. En avril 1947 était, par ses soins, proclamé le RPF ou Rassemblement du peuple français, qui semblait vouloir donner raison à ceux qui dénonçaient à Londres le bonapartisme du général.

Du camp gaulliste s'éleva alors plus qu'une grogne, une remise en question, formulée par la quatrième vague de grognards, ceux qui se refusaient à dissocier le gaullisme de la démocratie parlementaire. On vit se lever les Maurice Schumann au centre et les Louis Vallon à gauche, qui, fervents gaullistes entre tous, refusaient de voir la résistance au nazisme servir de base à un rejet de la démocratie. Ni Schumann ni Vallon ne crurent jamais que le général céderait aux tentations autoritaires. Mais de tels propos de son entourage (parfois ceux de Malraux...) étaient préoccupants.

La plupart de ces objecteurs de conscience du gaullisme «musclé» se rallièrent au fondateur de la Ve République, préférant un régime un peu trop musclé à une république en lambeaux. Ce n'est pourtant pas l'instauration, en 1959, de ce que lui-même appellera une «monarchie républicaine» qui réveillera la grogne - cette fois de la pire espèce - contre de Gaulle, mais le traitement, par le libérateur de 1944, de la question algérienne. Aron et Labarthe, Muselier, Philip, Mendès, Vallon, avaient plus ou moins résisté à telle ou telle démarche abusive du géant. Cette fois, la rupture avec la stratégie du général prend la forme du crime.

L'éliminer physiquement

La dizaine d'attentats préparés ou déclenchés contre l'homme de l'autodétermination de l'Algérie sont, pour tout ou partie, le fait d'anciens gaullistes, qui confondent la résistance aux nazis avec la répression d'un mouvement qui tend à l'émancipation d'un peuple. Qu'un homme doté de la culture historique, politique, sociologique, dont pouvait se prévaloir Jacques Soustelle, n'ait pas compris cela reste une énigme. Le fait est que cet homme - qui se targuait avant la guerre du plus ardent progressisme et avait, pour rejoindre Londres, en 1941, délaissé l'étude sur place de sociétés d'Amérique latine souffrant encore des stigmates de la colonisation - avait été, avant la résurrection politique de Charles de Gaulle, héraut et garant de l'Algérie française, aux côtés de vieux antigaullistes algérois des années 1940. Et lui qu'on avait vu au côté de l'orateur sur le balcon du Gouvernement général algérois, le jour du fameux «Je vous ai compris», allait, de fil en aiguille, devenir le personnage-clef des opérations visant à l'éliminer physiquement, notamment à partir de Rome. Ce qui fait de lui, en cette cascade de défis et de tragédies, le grognard intégral.

Mais, plus symbolique encore de la complexité du gaullisme et de son génie de la contradiction est peut-être le général de Bollardière, héros absolu des combats de la France libre, puis dénonciateur, sous la IVe République, de la torture en Algérie. Ses supérieurs voulaient bien lui pardonner de les éclabousser de ses audaces au combat. Non son courage moral. Il fut donc éloigné de l'armée. Et, chose étrange, de Gaulle ne sut pas restituer à ce réprouvé de la IVe République ses responsabilités et son commandement. Tout au long de la Ve République, Bollardière restera enfermé dans sa retraite, exaspéré mais stoïque. Ce qui fait de lui, entre tous ces grognards de 1940 à 1960, le plus silencieux. Et par là le plus respecté.

 

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