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10/11/2010

La France définitivement orpheline du gaullisme: Éditorial

Le Monde, 10/11/2010


Aux grands hommes, la patrie reconnaissante. Dans le panthéon personnel de Nicolas Sarkozy, Charles de Gaulle (1890-1970) occupe une place à part. Le chef de l'Etat a fait ses premiers pas en politique au sein du mouvement qui se revendiquait du gaullisme. Et s'il a tenu à se rendre mardi 9 novembre à Colombey-les-Deux-Eglises (Haute-Marne), là où voici quarante ans le grand homme s'est éteint, ce n'est pas simplement pour remplir les devoirs de sa charge, mais aussi par conviction.

La France - ce n'est pas la première fois qu'il le répète - doit beaucoup au fondateur de la Ve République, et plus encore au rebelle du 18 juin 1940. L'unanimité qui a fini par se faire autour du personnage élude pourtant l'essentiel. Charles de Gaulle a souvent été un homme seul. Ils n'étaient d'abord qu'une poignée autour de lui à Londres : dans leur immense majorité, les élites françaises avaient choisi Vichy.

L'instauration de la Ve République, en 1958, ne correspond pas non plus à l'image sulpicienne que les hommages de 2010 suggèrent. De Gaulle dut mettre toute son autorité dans la balance pour imposer aux siens l'indépendance de l'Algérie, à son premier ministre pour commencer, Michel Debré. Et quand, la même année 1962, il décida que le chef de l'Etat serait élu par tous les Français, par le peuple, la gauche tout entière et le centre l'accusèrent de « forfaiture » et censurèrent le gouvernement.

Il voyait loin et grand. Tant de conviction dans l'adversité, d'obstination à perpétuer « une certaine idée de la France » suscitent aujourd'hui, de la part de ses légataires autoproclamés, une rhétorique proche de la captation d'héritage. Comment ne pas voir à quel point la France et le monde ont changé ? Le franc a vécu, le Plan n'a plus de raison d'être, la mondialisation des échanges est passée par là. Et le débat « Europe des Etats - Europe fédérale » a été tranché : l'Union à vingt-sept est un informe entre-deux.

Héros de la seconde guerre mondiale, héraut tonnant de la guerre froide, de Gaulle ne reconnaîtrait plus son « cher et vieux pays ». Il en découle que le gaullisme aujourd'hui, revendiqué par les uns, exploité par les autres, est un anachronisme.

Restent la figure historique et le mythe, l'homme d'Etat modèle et la nostalgie. Hauteur de vue, foi inébranlable dans le génie français, style, verbe, rapport puritain à l'argent... Comment ne pas voir que, par comparaison, le théâtre politique d'aujourd'hui est peuplé de nains ?

Le mythe, lui, perdure. Un mythe consolateur, compensatoire, que le rappel des débuts de la Ve République - croissance record, chômage nul, confiance dans l'avenir - ne fait qu'aviver.

« La France est veuve », déclara le président Georges Pompidou le lendemain de la mort du Général. Non, elle était orpheline. Il n'y aurait pas de gaullisme sans de Gaulle. Le temps n'a fait que le confirmer. Ses successeurs mettraient moins d'empressement à cultiver cette nostalgie si, depuis quarante ans, la France n'avait, petit à petit, pris conscience de son déclin.

 

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